La maison de vie

Bienvenue chez Mr Bouch', Gabichou, Le Nain et Lamousmé...

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Lieu : France

jeudi, mai 24, 2007

Possession



Je vous le dis tout net ce billet m'a pris des siècles!!!!


Il en va toujours ainsi lorsque je tente de parler d'œuvres qui me sont chères et qui par extraordinaire se retrouve impliquées dans ma vie de façon si romanesque que l'histoire en elle-même mériterait aussi un livre...

Pour commencer voici un roman incroyablement riche, dense et foisonnant d'allusions littéraires (anglaises ET du 19 ème sicle!!!) écrit par une enseignante à Cambridge (excusé du peu) et qui obtient le Booker Price (équivalent anglais de notre Goncourt) en 1990.
Impossible pour moi de passer à côte avec un tel CV me direz-vous... et pourtant...
Certes ce livre faisait parti de mon incommensurable Pal (pouvait-il en être autrement ?) mais il y serait sans doute encore aujourd'hui si la magie des découvertes bloguesques ne s'en était mêlée...
La rencontre pleine de grâce et de coïncidences avec ma chère Florizelle suivi d’une magnifique lettre d'elle évoquant ma passion pour Rossetti, réveilla en moi l'intérêt pour ce roman qu'elle jugeait "évident" dans mes lectures. Je lui dédie d'ailleurs ce billet, bien pauvre témoignage de toute mon admiration et mon amitié.
Je m'empressais alors de dévorer l'œuvre d'Antonia S. Byatt. Et bien entendu, je ne fus pas déçue. Cette histoire passionnante mêlant deux intrigues, l'une moderne et l'autre victorienne nous happe littéralement. Et s'il y a bien "Possession», c'est par l'obsession que l'on peu ressentir des les premières pages , à connaître le fin mot du "mystère" des brouillons de lettres enflammées de l'éminent poète victorien Randolph Henry Ash devant lequel nous place d'emblée l'auteur. L'avidité du jeune étudiant Roland Michell à découvrir la destinataire de ses missives brûlantes me contaminera d'ailleurs dès les premières pages au point de faire un charmant lapsus et de nommer plusieurs fois le roman "Obsessions" (avec un S s'il vous plaît) et non "Possession"...

La richesse de ce livre est bien sur d'emmener les lecteurs à la fois sur deux niveaux de lectures présent et passé, en mélangeant genre littéraire et styles. Ainsi s'intercalent tout au long de l'œuvre romanesque, des fragments de brouillons de lettres, des poèmes de longueurs diverses, des contes en proses, une correspondance amoureuse, des légendes en vers, de longs monologues, des fragments de journaux intimes et tout un tas d'autres textes encore. L'effet immédiat est que A. S. Byatt rend ainsi "véritable" l'existence du grand poète Ash et de la merveilleuse Christabel La Motte (poétesse et correspondante secrète du "grand homme") en brossant une parfaite reconstitution historique victorienne. A tel point qu'en fermant le livre on se surprend à "croire" en l'existence de ces deux personnages !
Et même si les passages parfois ardus des poèmes( pour un lecteur de roman surtout car parfois plusieurs chapitres sont entièrement écrits en vers) peuvent surprendre au départ, c'est précisément dans ce mélange de fiction romanesque et poésie fictive que réside la grande force du roman. A la fois roman universitaire, par les recherches du jeune Roland Michell fervent admirateur d'Ash et celles de son alliée Maud Bailey, universitaire spécialisé dans l'étude de texte de La Motte, roman de quête, celle très victorienne d'Ash et celle moins conventionnelle pour l'époque de La Motte , voir roman policier avec chasse au trésor de pistes et d'indices... ce livre tient en haleine jusqu'à la dernière page.
Dire que le livre m'a plu serait un euphémisme... plus simplement, et exactement comme l'avait pressentie Florizelle je m'y suis retrouvée. J'étais dans mon monde (littéraire et artistique anglais du 19eme et même un petit détour chez mes ancêtres bretons) partout fleurissaient des références chéries (l'enterrement des lettres , le suicide à la Virginia Woolf...) chaque personnage me touchait infiniment (pas seulement les 4 principaux mais aussi les plus discrets comme la femme d'Ash , la malheureuse Blanche Glover ou la cousine Sabine de Kercoz) et deci-delà je me retrouvais face à des citations réelles ou fictives me ramenant en permanence à mes compagnons de route habituels(Shakespeare, Robert Browning, Christina Rossetti, Keats , Emily Dickinson,Tennyson ,Milton...) Mélusine et Proserpina, survolant féériquement tout ce petit monde.
Bien sur il serait inutile de nier qu'un attachement special me lie désormais à Christabel La Motte, mais vous en dire plus serait me dévoiler complètement (si cela est encore possible ! ;o) ) Sachez cependant qu'elle est rousse et d'origine bretonne et vous comprendrez pourquoi je me retrouve tellement dans cette poétesse féministe et muse secrète d'un grand homme de son siècle...
Une fois le livre refermé on pourrait penser que l'histoire s'arrête là...
Cependant étant donné la richesse de ce roman (une deuxième lecture ne peut qu'être vivement conseillée pour en appréhender les différents niveaux) il est très difficile de s'extirper facilement de cette atmosphère (d'autant que j'y resterais volontiers l'éternité !) . De plus je ne me doutais pas une seule seconde que quelqu'un oserait s'atteler à une adaptation cinématographique. C'est au hasard de mes ballades quotidiennes chez mes "collègues de blogs" que je tombais sur la superbe critique du livre chez Gachucha (à qui je dédie cette seconde partie de l'histoire ;o) ).
Là à ma grande surprise elle m'informa d'un film tiré du roman, qu'elle avait vu et qu'elle ne trouvait pas très bon mais qu'elle conseillait quand même par curiosité. J'avoue que ma première réaction fut d'ignorer l'information (impossible de voir un tel film après ce livre !)
Mais la vie en avait décidé autrement...
Le soir même lors d'un dîner familial, alors que le sujet "Possession" venait d'être abordé, mon petit frère adoré le fameux tonton Benj de Mr Bouch', se souvint avoir vu le film et l'avoir quant à lui, trouver plutôt bon. Il faut savoir déjà que ce genre n'est point du tout prisé par l'énergumène en question , plus fan habituellement de Tarantino ou des films généralement taxer de films indépendants ( grâce à lui j'ai ainsi découvert avec plaisir un film comme "Mémento" mais ceci est une autre histoire...). Cependant une certaine Keira Knightley avait su le ramener dans le giron familial et lui faire apprécier (que dis-je adorer !) des films comme "Orgueil et préjugé "ce qui lui redonnait toute crédibilité. Il faut avouer que cette fois-ci la tentatrice était Gwyneth Paltrow dans le rôle de l'universitaire Maud Bailey : o).


Autant dire que ma curiosité était aiguisée... et, vous me croirez si vous le voulez mais, le soir même, dans mes mails je trouvais un charmant mot de cette chère Gachucha qui me proposait de me prêter le dvd !!!

Le long fil argenté de la toile continuait à se dérouler...
Très peu de temps après je découvrais donc dans ma boite aux lettres le fameux envoi, plein de promesse et d'interrogation. Et là je tiens à faire une pause dans ce récit très romanesque pour louer la gentillesse et la spontanéité de Gachucha qui m'a particulièrement émue par sa générosité naturelle !
Je mis quand même un certain temps à visionner le film, sans doute pas peur (bien que je décida longtemps par avance que je n'en attendrais rien, histoire de ne pas être déçue...) encouragé, parallèlement par ma douce Florizelle, avisé du prêt, et ( je vais trahir un secret j'espère qu'elle ne m'en voudra pas), grande admiratrice du très séduisant Aaron Eckhart dans le rôle de Roland Michell.

Alors certes le réalisateur Neil La bute (réalisateur américain contrairement à ce que son nom laisserait supposer) s'est permis quelques raccourcis, avec une telle œuvre il ne pouvait en être autrement, à changé en Yankee ledit Michell (normalement anglais populaire), et surtout
coupa les poèmes d'Ash et Christabel ainsi que les discours sur la société et la politique victorienne, et ajouta des dialogues signés de sa propre plume, traduisant ainsi ses pensées singulières sur le couple et la sexualité...


Mais figurez-vous que le film se tient... et plutôt bien même selon mon avis !!!! Bien entendu les mauvaises langues diront que je ne pouvais être objective dès le moment ou le réalisateur avait choisit de donner un aspect très préraphaélite aux scènes historiques, allant même jusqu'à utiliser un tableau de Rossetti pour illustrer la peinture de la compagne de Christabel... Peut être ;o) Mais on ne se refait pas!!!






J'ai aimé aussi énormément les glissements sans transition d'une époque à une autre et même si Gwyneth Paltrow ne me touche guère dans le rôle de Maud (l'un des personnages m'aillant déjà le moins marque dans le livre) il faut reconnaître que la distribution du film est exemplaire. Avec une mention spéciale pour le couple victorien interprété par deux acteurs connus des anglophones passionnés, Jennifer Ehle et Jeremie Northam que l'on à pu admirer notamment en Elisabeth Bennett dans la version de la BBC de "Pride and prejudice" ou en femme d' Oscar Wilde dans le film du même nom ,pour elle, et en Mr Knightley pour lui ,dans le film "Emma" ainsi que des seconds rôles dans par exemple "Carrington" ou "Gosford Park"...Bref des têtes qui ne peuvent vous être inconnues !!!!


Si l'on rajoute à cela une magnifique photographie des paysages anglais et une attention toute particulière de la part de la décoratrice et de la costumière (toutes deux récompensées auparavant pour leur travail avec Ivory) sur les deux atmosphères distinctes, passé et présent, vous aurez un bon aperçu de la tonalité du film.
Sans doute "La possession" (titre français du film) n'est-il pas un chef d'œuvre absolu mais il serait vraiment idiot de bouder son plaisir en passant à cote.
Je n'ai d'ailleurs pas tardé à faire partager ma délicieuse découverte autour de moi (le paternel l'ayant déjà vu deux fois) et je me suis empressé de trouver sur un site en ligne la copie de ce petit bijou pour, enfin, rendre à sa légitime propriétaire ce dvd si généreusement prêté.
Qui à dit que j'etais possédée ???



Lamousmé



mercredi, mai 16, 2007

Le swap jeunesse

Parce que le principe même d'échange de livre est enchanteur... que la littérature jeunesse mérite vraiment qu'on s'y interresse avec ou sans enfants... je vous conseille vivement de participer comme moi à ce :





pour vous inscrire c'est ici et cette belle idée est organisé par Gawou et Mélanie .

mercredi, mai 09, 2007

A la croisée des chemins...















"Le chevalier à la croisée des chemins"
(Victor Vasnetsov)


Il y a toujours des moments dans une vie ou vous vous retrouvez devant des choix difficiles...une sorte de croisée des chemins...un de ces instants ou vous sentez profondément que votre vie va (doit?) prendre un tour nouveau...
Au départ une simple lassitude générale et l'impression de plus en plus persistante de ne rien apporter d'intéressant dans cette "maison" m'ont éloigné quelques temps de la
blogosphère. Un vrai manque d'idée aussi. Et puis la "vrai vie" avait reprit ses droits avec une campagne électorale de plus en plus présente alors même que je m'étais (pour des tas de bonnes et sans doutes aussi mauvaises raisons) interdite de l'évoquer en ces murs. Mais comment ne pas parler ici de ce qui fait aussi ma vie depuis 36 ans ??? Mes proches s'en étonnaient souvent. Mon engagement politique et associatif absent des ces pages donnent une image parfois tronquée de ma personnalité et même de ma vie, mais c'est un choix que j'avais fait.
Et puis parler politique c'est souvent bien plus aborder notre intimité que l'on ne peut le croire. Mon boudoir est là pour vous faire partager des instants volés à ma"vie privée de femme " hors du contexte familial de "la maison de vie" et donc soustrait aux yeux enfantins...
Mais mes opinions politiques et morales ne peuvent ( ne doivent) échapper à ma vie de famille. Elles font parties de moi, elles SONT moi. Le nier serait stupide et probablement malhonnête et dans mon quotidien elles ne sont pas cachées.
Simplement ici je voulais "apparaître" autrement.
Et insensiblement cet "autrement" à pris le pas dans ma vie. Des rencontres, ici ou ailleurs, des déceptions aussi , m'ont conduites à repenser ma vie, mes envies et mes choix...
L'usure aussi.
Et puis la vie , avec cette petite ironie cruelle qu'on lui connaît parfois m'a conduite jusqu'à cette "croisée"...

Alors que je m'apprêtais à faire une croix sur une "carrière" épuisante et peu lucrative(le mot est faible!!! :o) ) puisque non reconnue en France (l'éducation aux médias ça vous dit quelque chose???) me voici amené à faire une ultime conférence en Suisse sur le sujet.
Le baroud d'honneur me disais-je! Mais voilà que l'accueil plus qu'enthousiaste et surtout la nouvelle d'un véritable statut d'éducateur médias (avec un salaire à la hauteur) dans ce pays plus en avance que le notre sur le sujet , me déstabilise...
A mon retour le premier tour des élections tombe, et mon assurance (qui se révélera exacte par la suite , nez de sorcière ne trompe jamais :o) ) que la France va choisir une voie qui ne me sied guère me fait craindre le pire pour mes projets futurs. "Ouvrir une librairie jeunesse en banlieue??? mais vous n'y songer pas madame les gens ne lisent pas par ici!!!" sera la réponse sans appel du premier banquier rencontré.
"Décidément tu choisis de troquer une cause perdue contre une autre" me rétorquera "amicalement" une connaissance...
Alors? Genève et une nouvelle vie à construire (car j'abandonnerais tous mes proches) mais avec à la clé la possibilité d'exercer enfin mon métier, ou ma Banlieue de "racailles" avec ce projet casse-gueule ????
Vous comprendrez maintenant ma longue absence ...;o)
Et puis dimanche dernier, dans le RER avec Mr Bouch' que je venais de récupérer d'un week end avec son papa, à 18 h 30 les nouvelles tombent (nous aurons bien un président). Je n'ai pas encore voté, j'attendais Mr Bouch', et je sais déjà que mon vote ne changera rien. Les Français se sont prononcés, un choix qui n'est pas le mien. Affalés dans le RER (le terme est parfaitement exact) une vieille dame très fardée (caricature de la bourgeoise) se lève et nous toise...puis s'exclame bien fort: "Quelle éducation!!!" Mr Bouch' en reste ébahi et je lance mi-amusée mi-bléssée "Et bien voilà le règne Sarkozy commence!!"
Je jure solennellement n'avoir pas inventé cette histoire!!!! :o)
Mine de rien Mr Bouch' à été choqué et j'ai brusquement eu envie de fuir très loin...
Puis nous sommes allez voter et Mr Bouch' à même insisté pour que je participe au dépouillement histoire pour lui de voir comment cela se passe.
Le lendemain matin il a quand même posé la question avec une légère angoisse dans la voix: "ça va changer quoi maintenant que c'est Sarkozy???"
J'ai toujours détesté voir des enfants scander de manière totalement partisane ce que leur parents leurs inculquent en matière de politique (même si je partage leur opinion). J'ai toujours fait attention de ne pas "bourrer le crane" et laisser le choix à mon fils, pour qu'il apprenne à se faire ses propres idées.
Je l'ai donc "rassuré" mettant de côté mes craintes pour le monde futur que l'on nous propose, insistant sur la valeur de la démocratie...
Et puis j'ai regardé bien en face cette "croisée des chemins" et j'ai pris le pari du risque ...et finalement la politique m'a encore une fois rattrapée...quoi de plus militant qu'ouvrir un lieu dédié à l'imaginaire dans un endroit qui en est privé à petit feu?

mardi, mai 08, 2007

Et tu renaîtra de tes cendres...


...tel le Phoenix



Zone (Guillaume Apollinaire).

À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes

Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C'est le beau lys que tous nous cultivons
C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
C'est l'étoile à six branches
C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Pupille Christ de l'oeil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie
L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
Et d'Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
L'angoisse de l'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C'est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près

Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté

Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
C'est toujours près de toi cette image qui passe

Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose

Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

Te voici à Marseille au milieu des pastèques

Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant

Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda

Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda

Tu es à Paris chez le juge d'instruction
Comme un criminel on te met en état d'arrestation

Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps

Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur etoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Tu es la nuit dans un grand restaurant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey

Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées

J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu

Soleil cou coupé