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mercredi, novembre 08, 2006

Lettre d'Albert Samain


Comme ça juste pour le plaisir et parce que je trouve que ça fait un moment que je n'ai pas parlé de Rossetti ;o)

A Raymond Bonheur

Samedi matin 30 avril 1887.

Mon cher Ami,

Vous avez reçu mon télégramme, et j'espère que vous aurez compris que je ne vous manquais pas de parole, mais que je reculais devant le temps par trop décourageant.
J'ai sondé le ciel ce matin. Tendu d'un bout à l'autre d'une désespérante couche gris de plomb, il m'a navré.
D'autant plus que cette tristesse dont il me pénétrait les yeux ici, à Paris, me serait, j'en suis sûr, descendue jusque dans l'âme, dans la grande solitude morne de la campagne à laquelle je ne suis pas fait comme vous.
J'avais aussi compris dans mon programme une promenade de nuit, une belle promenade ruisselante d'étoile, et je sentais qu'il la fallait irrémissiblement biffer. Tout cela a secoué mes résolutions, et c'est ainsi que je vous écris cette lettre au bureau, toutes fenêtres fermées, sous un jour blafard d'hiver, avec une basse lointaine faite des roulements de voitures dans la place du Carroussel, que je n'ai jamais entendue plus mélancolique en novembre.
J'aurais voulu pourtant vous voir. Je vous apportais quelques pièces de Rossetti, que j'ai traduites. Comme vous me l'aviez dit, c'est délicieux. D'une suavité d'imagination et d'une poésie de rêve extraordinaires. J'ai beaucoup de mal à traduire. Le texte ne se laisse pas violer commodément, d'autant plus qu'à la concentration hyper-elliptique de la forme s'ajoute la concentration quintessencielle de l'idée. Je ne réussis pas toujours d'ailleurs, et j'ai été obligé de laisser là
plus d'un passage où, malgré toutes mes sommations, le sens se dérobait,
irréductible. Je vous montrerai ces passages. Peut-être à deux serons-nous plus
heureux ? D'ailleurs, je ne considérerais pas cela comme une défaite absolue,
car j'ai lu dans la Préface que Rossetti avait lui-même donné des commentaires
de certains sonnets, comme Dante l'a fait dans la Vita Nuova.

Je ne me rappelle plus ce que vous m'aviez dit avoir entendu de Rossetti. N'est-ce pas La Demoiselle Bénie, ou La Demoiselle Bienheureuse, comme vous voudrez ?... En tous les cas, c'est bien ce que vous m'aviez dit, d'une inspiration exquisement blanche, d'une atmosphère diaphane et idéale, ou les visions presque sans corps, toutes flottantes en lignes, se meuvent dans une musique lumineuse...Au fond de tout cela, un flux de tristesse continue et monotone, qui s'accumule à certains moments et se résout en une sorte de poignance
Je ne sais si j'aurais le courage et la force de volonté d'aller jusqu'au bout; car l'oeuvre est longue, et mes moyens sont faibles. En tous cas, ce que j'ai trouvé jusqu'ici m'encourage beaucoup. Je vous enverrai peut-être d'ailleurs ce que j'ai traduit, la semaine prochaine. Vous tâcherez de vous débrouiller dans mon griffonnage, et vous ne creuserez pas trop là où le terrain vous manquera. C'est que je n'aurais pas compris moi-même.
Je voudrais aussi vous envoyer quelques vers dont je vous avais parlé; mais il faudrait mettre au point plusieurs passages : car, tels quels, c'est trop défectueux, ou incomplet ; et je ne me suis pas encore trouvé dans l'heure où l'on fait, comme d'avalée, ces besognes d'un abord ennuyeux.
Et vous, avez-vous travaillé beaucoup ? Il y a longtemps, j'espère, que vous êtes remis de votre fièvres de Paris. La Bonne Terre a déjà apaisé tout cela...

Albert Samain

4 commentaires:

Blogger Holly Golightly a dit...

Merci pour cette très belle découverte, Mélanie.
Je suis enchantée d'avoir lu ces lignes.

09:46  
Blogger Lamousmé a dit...

Je me disais bien que cela pourrait te plaire ! hélas peu de gens aujourd'hui peuvent encore apprécier à sa juste valeur ce genre de texte...(non non je ne me lamente pas! ;o) )

14:20  
Blogger Lily a dit...

Pour holly et Lamousmé ( mais vous connaissez peut être ce poème de Samain...). Et pour Ophélie...

"Je rêve de vers doux et d'intimes ramages,
De vers à frôler l'âme ainsi que des plumages,

De vers blonds où le sens fluide se délie,
Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,

De vers silencieux, et sans rythme et sans trame
Où la rime sans bruit glisse comme une rame,

De vers d'une ancienne étoffe, exténuée,
Impalpable comme le son et la nuée,

De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures
Au rite féminin des syllabes mineures,

Des vers de soirs d'amour énervés de verveine,
Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine,

Et qui au long des nerfs baignés d'ondes câlines
Meurent à l'infini en pâmoisons félines,
Comme un parfum dissous parmi des tiédeurs closes,

Violes d'or, et pianissim'amorose....

Je rêve de vers doux mourant comme des roses.

Albert Samain
"Au jardin de l'Infante"

14:02  
Blogger Lamousmé a dit...

Merci beaucoup Lily pour ce très joli poème "au jardin de l'infante " est certainement un des plus beau livre de Samain.

18:57  

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