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Lieu : France

mercredi, octobre 25, 2006

Parce que c'est lui...

Pour ceux qui ne sont pas des lecteurs de "Libération" voici la tribune libre publiée par Vincent Cespedes (philosophe dont j'ai déjà parlé ici) ces derniers jours:


«L e bonheur n'est pas un état stable auquel on pourrait parvenir comme au bout d'un jeu de l'oie. [...] On apprend à vivre avec [les peurs] ou à les apprivoiser, comme le Petit Prince avec son renard.» Non, ces vérités ne sont pas des répliques de la Star Academy : c'est de la philo ministérielle. Ou comment éteindre les Lumières et anesthésier les polémiques en faisant appel aux nouveaux veilleurs de nuit. En 2002, le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin nous vendait sa politique désastreuse comme on vend du bon café ; en 2006, son ex-ministre de l'Education nous vend de la «vie bonne» sur le même mode patelin, empreint de fausse modestie. Dans une interview donnée à l'Express (1), Luc Ferry «apprend à vivre» aux bourgeois en alignant des lieux communs, et donc en dénaturant la philosophie, réduite à une bonne soupe, aussi tiède que celle servie par TF1 tous les 13 heures, avec des petits concepts qui flottent à la surface et juste ce qu'il faut de noms (Kant, Epictète) pour nous rappeler que nous ne sommes pas en train de lire la rubrique «psy» d'un magazine féminin. De quoi dépolitiser quatre générations d'un coup. La pensée Ferry se prétend «vraie» philosophie ­ preuve qu'elle n'a rien de philosophique ­ en se moquant des débats des cafés philo et autres initiatives non validées par l'université, taxés de «causettes». Elle dépolitise : «L'individuel n'est pas à opposer au collectif. Le collectif, c'est de l'individuel répété.» Elle pontifie : «Moi, j'aurais envie de penser une troisième voie, une sagesse de l'amour.» Depuis la fin des grèves massives de décembre 1995 et l'avènement de la chiraquie, la France est devenue un car de vieux. Des animateurs s'emploient à les effrayer, les rassurer, les guider, les divertir. L'ex-ministre Ferry est l'un d'eux, curé de la «vie bonne» et réactionnaire convaincu. Les campagnes médiatiques qui acclament ses bréviaires en disent long sur notre soif de chloroforme. Les philosophes ont été remplacés par des «doxosophes», experts d'opinion (doxa), docteurs ès banalités. Pierre Bourdieu les appelait des «intellectuels dégagés». La mission du doxosophe Luc Ferry consiste à désactiver la charge subversive de la philosophie en la noyant dans son histoire, laquelle s'arrêterait au XVIIIe siècle. «La philosophie tourne autour d'une problématique en elle-même assez simple: comment parvenir à une vie bonne ?» dit-il. Adieu Marx, Husserl, Feuerbach, Foucault, Sartre, Lyotard, Peter Sloterdijk et consorts. Seule audace intellectuelle de ce prêt-à-penser, la muflerie qui consiste à faire croire que la réflexion éminemment stimulante des années 60-70 ne fut qu'une exception «assez ésotérique, volontiers obscure et de toute façon marginale par goût» dans l'histoire de la philosophie. Il s'assume ainsi comme un maillon de la machine à neutraliser le jugement critique. Réduite à une histoire des idées, la philosophie cesse d'être un acte vivant et devient un corpus, une collection de noms et de notions mortes. Bergson, Bachelard ou Baudrillard enthousiasment car leur intelligence vivifie la nôtre, révélant des liens inédits et réveillant la gourmandise du questionnement que la routine quotidienne endort. La pensée Ferry, elle, vise non à comprendre mais à faire comprendre, non à faire douter mais à satisfaire. Elle donne ainsi des réponses tranquillisantes aux trois «problèmes existentiels» de l'ex-ministre : «A quoi sert de vieillir, comment éduquer ses enfants, comment vivre le deuil de l'être aimé ?» Quant aux questions politiques (Comment vivre ensemble ? Sommes-nous libres ? Qu'est-ce que la justice ? etc.), elles sont balayées en un revers de main: «La morale commune, en Occident, c'est celle des droits de l'homme, qui est très belle et, quoi qu'on en dise, largement pratiquée» (à Saint-Germain-des-Prés ?). «C'est du kantisme appliqué.» Les détenus de Guantánamo et Emmanuel Kant apprécieront ! Jean-Pierre Pernaut de la philo, Luc Ferry se pose comme un acteur incontournable de la pacification intellectuelle à la française. Tandis que son coéquipier, André Comte-Sponville, est transi par «l'amour vrai du vrai», l'ex-ministre promet de «vaincre les peurs», ce qui signifie pour lui : faire avec. Qu'est-ce qu'une «vie bonne» ? «Une vie débarrassée du caractère négatif des peurs, une vie qui accède à la sagesse.» Assurément, la bonne solution pour digérer les injustices sociales et les révoltes. «L'angoisse, c'est la situation de pure condition anonyme : on tombe en elle depuis le plus intime dans l'anonymat. Mais, dans l'angoisse, on est dans le plus intime de la personne ; elle est un attentat à son essence.» Non, ce n'est pas du Ferry, mais du María Zambrano (1904-1991) ­ une intellectuelle authentique, autonome, engagée. L'ex-ministre, lui, fait de l'angoisse un bobo, et de la philo un pansement : «Quand on regarde comment on est fait ­ des petits morceaux de chair entourés de peau rose ou brune ­ et qu'on voit qu'on peut à la moindre coupure ou blessure souffrir ou mourir, je trouve que l'angoisse n'est pas pathologique. C'est plutôt un signe de lucidité.» De fait, la «sagesse» de l'ex-ministre, débordante de «moraline», peut cautionner les politiques les plus répressives en faisant passer l'angoisse qu'elles dispensent pour de la «lucidité» de la part des victimes. Légitimer et installer les peurs, plutôt que de les résorber. Philo-thérapie, soulageant les vies terrifiées sans toucher aux conditions de vie ni aux conditions de terreur. La philosophie est pourtant antinormative par essence; autocritique, insatiable, elle remet tout en question et nuit gravement à la bêtise. Mais la bêtise capitaliste se montre particulièrement coriace car elle ringardise la culture, édulcore les enjeux, étouffe les dissidents. Gilles Deleuze voyait dans l'apparition des «nouveaux philosophes» une domestication du philosophe par les journalistes. Avec Luc Ferry, c'est au tour du «philosophe» de domestiquer le peuple ; l'intellectuel devient le garant des bonnes idées à donner à cette «France d'en bas». Domestiquer le peuple, c'est promettre le confort bourgeois, le conformisme des désirs et le ramollissement des colères. C'est redonner à la trinité Travail-Famille-Patrie ses lettres de noblesse, et pour cela passer à la trappe tout ce que les deux derniers siècles ont produit de subversif: Nietzsche, l'école de Francfort, Mai 68, l'altermondialisme. Travail : «Il ne faut pas se résigner. Nous ne sommes pas faits pour cela.» Famille : «Se réconcilier avec les gens qu'on aime, en particulier ses parents, est un impératif de sagesse.» Patrie : «Servir les familles, c'est aussi noble que servir la nation.» Dormons tranquilles, Luc Ferry veille sur nous !
(1) Du 12 au 18 octobre.

3 commentaires:

Blogger Holly Golightly a dit...

Je ne suis pas très d'accord. Pour une fois, ma chère Mélanie, tu me pardonneras. N'est-ce pas ?
Luc Ferry est un excellent homme de la philosophie. Il a tout de même traduit tout Kant dans la Pléiade et ce n'est pas de la tarte !!!
Je ne connais pas cinq philosophes français capables de le faire.
Après, il mérite peut-être des coups de bâton, il a peut-être été mondain et indigne de son savoir et de ses compétences, mais je trouve ce propos réducteur.

18:44  
Blogger Lamousmé a dit...

Je me doutais que tu ne partagerais pas cette position...je ne me prononcerais pas sur le philosophe je suis trop inculte sur le sujet, en revanche je n'ai guère apprécié le "politique". De toute façon le propos ici est plutôt de relayer la "voix" de Cespedes que j'apprécie même si je ne suis pas toujours totalement d'accord avec lui !!!

21:50  
Anonymous Thom a dit...

En tant qu'enseignant, je ne peux que me marrer chaque fois que je vois Luc Ferry...mais bon, il a tout fait pour nous faire marrer quand il nous a envoyé son bouquin. Oh là oui, qu'est-ce qu'on s'est fendu la poire grâce à lui. Du coup, il m'est devenu symathique. Je dois avouer que ce n'est sans doute pas son ouvrage philosophique le plus abouti, mais alors là, vraiment, c'est le plus rigolo de tous, un truc génial...ce n'est plus d'actualité bien sûr, mais je crois que si j'avais eu un blog à l'époque j'aurais fait une chronique dessus. Sans rien ajouter à ce qu'il y écrivait, juste en citant des extraits...:-)

Je suis évidemment d'accord avec Holly : les propos tenus à son égard sont réducteurs, mais ils ont au moins le mérite de briser le consensus abject entourant ce penseur à la petite semaine (un processus bizarre qui veut que chaque ministre de l'éducation soit nul lorsqu'il exerce mais redevienne immédiatement "in" dès qu'il est viré...).

21:30  

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